Le 18 septembre 2026, à Genève, un nom coréen a résonné dans la salle du Conseil des droits de l’homme : celui de Lee Man-hee, 95 ans, en détention provisoire à Séoul. L’ONG CAP Liberté de Conscience a profité du débat général de la 63e session pour interpeller les États sur son sort et réclamer trois choses à la Corée du Sud : des alternatives à la détention, une évaluation médicale indépendante et un procès équitable. Une prise de parole forte, sans effet automatique : le Conseil a écouté, il n’a rien tranché.
Derrière cette déclaration s’affrontent deux récits que tout oppose. Celui du parquet sud-coréen, qui décrit une opération d’infiltration politique. Celui des défenseurs de la liberté religieuse, qui y lisent l’acharnement contre une minorité. Pour s’y retrouver, mieux vaut séparer les faits, les accusations et les plaidoyers.
Lee Man-hee, un fondateur d’Église de 95 ans derrière les barreaux
Lee Man-hee a fondé Shincheonji Église de Jésus, mouvement religieux sud-coréen qu’il dirige encore. Ancien combattant de la guerre de Corée, il affiche 95 ans au compteur : un âge où la prison ressemble à l’ultime option pour la plupart des systèmes judiciaires.
Le 24 juin 2026, le tribunal central de Séoul a pourtant délivré un mandat d’arrêt contre lui. Le juge a retenu un risque de destruction de preuves, malgré l’âge du prévenu et les arguments de santé avancés par sa défense. Quatre jours plus tard, le même tribunal a rejeté sa demande de contrôle de la légalité de la détention. Depuis, le dirigeant religieux attend son procès au centre de détention de Séoul. Les objections de l’ONG à ce placement en détention sont exposées en détail dans l’Article original CAP LC, qui reprend le texte lu à Genève.
En août et en septembre 2026, la justice lui a accordé à plusieurs reprises des suspensions temporaires de détention pour raisons de santé. Ces sorties ponctuelles ne valent ni libération sous caution ni levée du mandat : son statut de détenu provisoire demeure.
Ce que la justice sud-coréenne reproche à Lee Man-hee
Le dossier ne porte sur aucun fait de violence. Les chefs d’accusation relèvent du droit des partis politiques. Selon le parquet, Lee Man-hee aurait organisé ou encouragé l’adhésion de plusieurs dizaines de milliers de fidèles au Parti du pouvoir du peuple (PPP) entre 2021 et 2024, dans le but de peser sur des primaires présidentielles et législatives. La presse coréenne évoque environ 50 000 adhésions, un chiffre variable selon les comptes rendus et qui reste une thèse de l’accusation.
La procédure s’est construite en plusieurs temps :
- 29 juin 2026 : mise en accusation pour violation de la loi sur les partis politiques ;
- 13 juillet 2026 : poursuites complémentaires, dont l’entrave aux activités du parti ;
- 24 juillet 2026 : renvoi devant la justice dans un dossier fiscal distinct, pour une fraude alléguée d’environ 7,57 milliards de wons entre 2016 et 2020.
Lors des premières audiences, fin septembre 2026, la défense a reconnu que des membres de l’Église avaient adhéré au parti. Elle conteste en revanche toute contrainte, toute intention frauduleuse et toute entrave. Aucun verdict n’est tombé : Lee Man-hee reste présumé innocent.
Une précision s’impose, tant les amalgames circulent. L’affaire s’inscrit dans une vague d’enquêtes sur les liens entre religion et politique en Corée du Sud, qui touche aussi l’Église de l’Unification ou les soupçons visant Kim Keon-hee. Ces dossiers restent séparés : aucune source ne rapporte que Lee Man-hee soit poursuivi pour financement politique dans ce cadre.
- 24 juin 2026Mandat d’arrêt délivré par le tribunal central de Séoul (risque de destruction de preuves)
- 28 juin 2026Rejet de la demande de contrôle de la légalité de la détention
- 29 juin 2026Mise en accusation pour violation de la loi sur les partis politiques
- 13 juillet 2026Poursuites complémentaires, dont l’entrave aux activités du parti
- 24 juillet 2026Renvoi dans un dossier fiscal distinct
- Août et septembre 2026Suspensions temporaires de détention pour raisons de santé
- 18 septembre 2026Déclaration de CAP Liberté de Conscience au Conseil des droits de l’homme, à Genève
- Fin septembre 2026Premières audiences, aucun verdict
La déclaration de CAP Liberté de Conscience à l’ONU
Créée en 1995, CAP Liberté de Conscience (Coordination des associations et des particuliers pour la liberté de conscience) lutte contre les discriminations liées à la religion ou aux convictions. L’ONG dispose du statut consultatif auprès de l’ECOSOC, sésame qui lui ouvre la tribune de certains travaux onusiens. Ce statut ne fait pas d’elle une agence des Nations unies et ne vaut pas approbation de ses positions.
Le 18 septembre 2026, lors du débat général au titre du point 3, consacré à la promotion et à la protection de tous les droits de l’homme, elle a déroulé un argumentaire en trois temps. Sa Prise de parole à l’ONU peut être visionnée en vidéo, pour entendre les mots exacts prononcés devant les délégations.
Une détention jugée disproportionnée
L’ONG exprime sa vive inquiétude face à ce qu’elle décrit comme une enquête discriminatoire et motivée par des considérations politiques visant une minorité religieuse. Elle rappelle que le président Lee dispose d’une résidence fixe et qu’aucun risque de fuite n’existe à ses yeux. Pour CAP Liberté de Conscience, rien ne justifie de garder derrière les murs un nonagénaire poursuivi pour des chefs d’accusation non violents.
Une canicule en cellule
Deuxième grief, plus concret encore : les conditions matérielles. D’après l’ONG, le président Lee a traversé la pire vague de chaleur qu’ait connue Séoul dans des cellules dépourvues de climatisation, une situation qu’elle juge alarmante pour la santé d’un détenu de 95 ans. Le sujet dépasse ce seul prisonnier : des données publiées en 2025 signalaient déjà des cellules à plus de 30 °C lors des fortes chaleurs dans les établissements pénitentiaires sud-coréens, dont le centre de détention de Séoul.
Cinq textes internationaux sur la table
Pour étayer sa démonstration, l’ONG oppose à la République de Corée ses propres engagements internationaux :
| Texte invoqué | Ce qu’il prévoit | Lecture de CAP Liberté de Conscience |
|---|---|---|
| Article 9 du PIDCP | Pas de détention arbitraire, la détention avant jugement fait exception | Détention ni nécessaire ni proportionnée |
| Article 10 du PIDCP | Traitement humain des personnes privées de liberté | Conditions incompatibles avec l’âge du détenu |
| Article 18 du PIDCP | Liberté de pensée, de conscience et de religion | Droit non respecté dans cette affaire |
| Règles Nelson Mandela | Soins de santé équivalents à ceux de la population générale | Évaluation médicale indépendante réclamée |
| Règles de Tokyo | Détention provisoire en dernier recours | Alternatives à la détention demandées |
Ces textes fixent des standards, pas des verdicts. L’âge, la résidence fixe et l’absence de risque de fuite pèsent dans l’analyse de proportionnalité sans suffire, seuls, à qualifier une détention d’arbitraire. À l’inverse, un mandat signé par un juge ne clôt pas l’examen au regard des garanties internationales.
Quels leviers pour le Conseil des droits de l’homme ?
Une déclaration orale fonctionne comme un projecteur : elle place un cas sous les yeux des États et des observateurs présents. Elle ne déclenche en revanche ni enquête, ni décision, ni ordre de libération. La transcription officielle de la séance ne mentionne aucune mesure du Conseil sur le dossier Lee.
CAP Liberté de Conscience exhorte le Conseil à appeler Séoul à honorer ses obligations conventionnelles, avec trois demandes précises :
- proposer des alternatives à la détention provisoire ;
- autoriser une évaluation médicale indépendante du détenu ;
- garantir un procès équitable et impartial.
D’autres mécanismes onusiens offrent des prises plus directes. Les procédures spéciales du Conseil transmettent aux gouvernements des communications (y compris des appels urgents) et rendent compte des réponses obtenues. Le Groupe de travail sur la détention arbitraire reçoit, lui, les plaintes de la personne détenue, de ses proches ou d’ONG : il sollicite les observations de l’État concerné, en principe sous 60 jours, puis rend un avis assorti de recommandations.
Ces instruments pèsent dans l’arène diplomatique et médiatique. Ils ne remplacent pas les juridictions sud-coréennes, qui gardent la main sur le jugement pénal de Lee Man-hee.
Un procès sous le regard de l’étranger

L’affaire dépasse désormais les frontières coréennes. Dès juillet 2026, des spécialistes européens des religions ont réclamé la libération du fondateur de Shincheonji ; l’intervention de Genève prolonge cette mobilisation sur la scène onusienne, après d’autres initiatives comme ces pasteurs réunis pour dénoncer la Corée du Sud. En face, le parquet maintient sa lecture : une opération organisée pour influer sur les primaires d’un grand parti, au mépris des règles sur la libre adhésion.
Chaque camp tient son récit et chacun s’appuie sur des éléments réels : des adhésions massives d’un côté, un nonagénaire en cellule de l’autre. Le tribunal tranchera la question pénale. La question des droits humains, elle, se pose dès aujourd’hui : comment un État de droit traite-t-il un prévenu de 95 ans en attendant son jugement ?







